L'acide c'est dramatique. Il y a des moments où ça fait peur. On sent monter le produit, il monte, il monte dans le cerveau et la réalité devient folle. J'ai vu des gens bloquer, j'ai vu des gens finir en asile psychiatrique, avec un acide. Je me suis vue regarder du balcon, en pensant : « C'est sûr, je dois pouvoir voler. Allez, j'essaie ? » Non, je n'essaie pas. Heureusement. On m'a tellement répété : « Attention, tu vas croire que... mais non ! », que le message est inscrit quelque part dans mon cerveau. Mais la sensation, la certitude que je pourrais voler est bien là. On a beau savoir par l'expérience des autres, et la simple logique, que c'est impossible, on est totalement convaincu qu'il suffit de s'élancer pour voler comme un oiseau. Le danger, c'est la distorsion de la réalité, la sensation qu'il n'y a aucune limite, que rien n'est figé, que les contraintes matérielles disparaissent. Dans le monde de l'adolescence, la réalité m'étouffe et m'angoisse. Et soudain, elle s'assouplit. C'est la sensation d'explorer un monde que les autres ne voient pas. Je me souviens de jeux de lumières à travers les vitraux colorés; aucun détail ne m'échappe dans ce prisme extraordinaire. Mon oeil est un kaléidoscope ultra performant. Mais je vois aussi des images effrayantes. Une araignée, une fourmi, un cafard surdimensionnés, et d'un coup je me retrouve avec des Aliens. Et si la seule fuite possible était de sauter par la fenêtre, alors que je suis au dixième étage, je sauterais par la fenêtre. Et même lorsque le trip redescend, on voit des cafards partout, ils grouillent, ils pénètrent partout. C'est immonde. Les émotions deviennent intenses. Les objets sont vivants. On regarde une pierre et on lui parle, on est en communication avec un caillou. C'est un moment de folie, qui en principe n'est pas permanent, sauf si on ne revient pas du trip. On s'en sort quand on arrive à attribuer à cette folie l'effet du produit, et non à la ramener dans la réalité comme une vérité. Hélène, j'ai commencé par un joint.